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Anna Muslewki, L’Œdipe fourvoyé : dysfonctionnement familial dans le cinéma de Larry Clark

L’Œdipe fourvoyé : dysfonctionnement familial dans le cinéma de Larry Clark

 

Anna MUSLEWSKI

Hanté par un désir de « tout montrer », une exigence d’être « au plus près », une obsession de révéler ce qui d’emblée est dissimulé, Larry Clark, par la représentation déroutante de l’univers tourmenté des kids qu’il donne à voir, contribue à élaborer une forme spécifique – disruptive – du corps familial. Éminemment infusée des afflictions de son auteur, cette volonté de rendre visible l’invisible, dicible l’indicible, audible l’inaudible, tire son origine dans une expérience culturelle personnelle, celle des années 60 du Middle West, marquée par une hypocrisie ambiante et un mutisme « sélectif » que le vide représentationnel, l’absence visuelle « des choses cruelles de la vie », a rendu insoutenables. Non consensuel et inconvenant, Clark choque, bouleverse, fascine, sublime. Plaçant le spectateur in media res en n’hésitant pas à dévoiler ce que d’ordinaire le cinéma refoule dans l’intimité de son hors-champ, son œuvre, qui se particularise comme étant celui de « la fin de l’innocence », constitue un acte iconoclaste contre la mythologie américaine, et notamment contre son pendant intrinsèque : le modèle familial.

Dans les films de Clark, la sphère familiale est d’emblée envisagée sur un mode critique à consonance dramatique : dysfonctionnelle, elle est le résultat d’une incompétence patente de la figure parentale autoritaire et revêt souvent un caractère tragique et pervers. Ce dérèglement est la conséquence d’une défaillance de l’adulte face à ses responsabilités de parent, mais en outre, cet adulte qui se refuse en tant que tel, demeure toujours « le principe nocif », l’élément toxique : soit il est démissionnaire (par son absence ou son indifférence), soit il devient tortionnaire (l’adolescent chez Clark est sans cesse en proie aux agressions parentales, qu’elles soient physiques, verbales ou sexuelles).

Les parents de Kids sont inexistants, effacés du monde de leurs progénitures, ils résident, invisibles, dans un hors-champ silencieux. Ceux d’Another Day in Paradise sont de substitution, gangsters aguerris, ils incarnent la figure tutélaire en adoptant, le temps d’un braquage et de quelques shoots d’héroïne, un couple d’adolescents à la dérive. Dans Bully, l’abandon, le désistement et l’incompréhension parentale constituent la cause du mal-être des teenagers et indirectement, l’origine de leur comportement barbare – lequel les conduit à orchestrer un massacre sauvage. Alors que dans Teenage Caveman, l’expression de l’autorité parentale passe par un pouvoir patriarcal despotique et archaïque, celle de Ken Park, dont on retrouve le substrat symbolique du précédent téléfilm[1], est soumisse à un instinct pervers et incontrôlé, celui d’une sexualité mal régulée et porteuse de pulsions incestueuses. Ce n’est que dans Wassup Rockers, à travers la figure protectrice de la mère aimante et les rapports fraternels qu’entretiennent les skateurs entre eux, que la structure parentale retrouve une certaine stabilité et des valeurs positives.

Phobique, parricide et incestueux, le cinéma de Clark demeure singulièrement empreinté du tragique d’Œdipe, c’est pourquoi nous nous proposons d’analyser sa filmographie sous cet angle en considérant le noyau familial comme symptomatique du malaise adolescent. Il s’agira de montrer comment la structure parentale, désarticulée et pernicieuse, est envisagée en tant qu’instance destructrice et coupable, et comment cette condamnation se traduit esthétiquement et visuellement. Dès lors, un examen stylistique, thématique et formel nous permettra d’établir une lecture métaphorique, celle que propose Clark, de l’affranchissement de la « loi-du-Père ».

Corpus filmique :

Wassup Rockers (2006)

Ken Park (2003)

Teenage Caveman (2002)

Bully (2001)

Another day in paradise (1999)

Kids (1995)


[1] Remake du film homonyme de Roger Corman sorti en 1958, Teenage Caveman est le seul téléfilm dans la filmographie de Clark.

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