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Anne Dobigny-Reverso, Vipère au poing : Jalons pour une histoire de la famille en France au début du XXe siècle

Vipère au poing: Jalons pour une histoire de la famille en France au début du XXe siècle

 

Anne DOBIGNY-REVERSO

« D’après vous, où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille? Partout ailleurs ». Cette réplique de Jacques Rezeau à ses enfants dans le film Vipère au poing témoigne du dilemme que suscite la famille: Amour ou Haine?

Ce célèbre roman, autobiographique, d’Hervé Bazin a donné lieu à deux films: le premier en 1971 avec dans le rôle de Folcoche, Alice Sapritch et le second en 2004 avec Catherine Frot.

En trente ans, la société a évolué et les souhaits des réalisateurs également. L’étude de ces deux versions permettra de mettre en lumière le cœur de l’existence quotidienne: la vie de famille à travers le prisme de l’histoire juridique.

Les faits se déroulent au début du XXe siècle dans le milieu de la haute bourgeoisie, milieu dans lequel on ne se marie pas, mais dans lequel on est marié. La famille est « reçue ».

Le romancier, comme les cinéastes, ont surtout voulu mettre en évidence les rapports humains et la relation mère/enfant. Pourtant, derrière cette histoire se cachent des aspects juridiques,  en particulier des problématiques liées au droit de la famille qui méritent de retenir l’attention: le mariage de raison et la liberté du mariage, l’adultère, le divorce, le régime matrimonial, la transmission des biens de famille…

Ces films rappellent que le mariage n’est pas « une petite affaire » mais qu’il vise au contraire à contrôler l’avenir grâce à des stratégies[1]. Le mariage est créateur d’une famille, ce qui emporte toute une série de conséquences: le couple est-il l’élément unificateur d’une famille? Est-ce pour son épouse ou pour son patrimoine que l’on se marie? Par épouse, faut-il entendre son individualité ou son « moral » c’est-à-dire l’ensemble des droits sociaux qui la définissent?

L’autorité maritale tant décriée, ce despotisme quotidien du mari est ici malmené car l’argent a un pouvoir bien plus fort. Le pouvoir paternaliste de l’époux sur son épouse est fortement remis en cause dans ces films. La femme n’est pas vue comme la fille de son mari mais bien comme la « maîtresse de maison ». La fiction n’est donc pas en adéquation avec le droit car même si le régime matrimonial des époux Rezeau est la séparation de biens, le mari a en principe un certain pouvoir sur les biens de sa femme, lequel pouvoir se traduit dans la vie quotidienne par la détention légitime de l’autorité au sein du couple.

L’histoire reflète également l’importance de l’économie sur le droit en particulier en matière de dot. Dans les années 1920, les différents gouvernements doivent faire face à de graves difficultés économiques. La dot, point névralgique de nombre d’unions, peut, selon sa consistance, être réduite à néant, ce qui pourra contribuer, comme dans l’histoire présentée, à redéfinir les rôles dans le couple. Le droit et l’économie sont inextricablement liés.

Enfin, le mariage a pour but de créer une société parentélaire. La parentalité se confond-t-elle avec la conjugalité? Est-elle un devoir? La conjugalité est-elle un moyen au service de la fonction parentale? La question de l’autorité parentale resurgit. L’autorité paternelle n’est pas exercée par son dignitaire mais par la mère. Sur l’autel de la liberté individuelle du père, les enfants sont sacrifiés. La tante paternelle des enfants interroge ainsi son frère sur la raison qui l’a conduit à enlever les enfants du collège. Ce dernier lui explique que la raison est financière. Sa sœur lui demande alors pourquoi il ne travaille pas car « pour [ses] enfants… ». Mais ce dernier lui rétorque aussitôt: « Quoi mes enfants! Dis tout de suite que nous les martyrisons. Paule a un caractère très sévère mais elle fait de son mieux ».

La famille serait donc une protection contre les aléas de la vie mais elle peut également empêcher l’épanouissement personnel (ce qui est le cas de Folcoche). Le mariage passion n’est pas présent dans le film. L’amour et la passion sont associés à l’adultère. Le mariage se définit donc comme une relation douce, sans passion, sans plaisir; vision qui offusquerait sans doute beaucoup de contemporains qui assimileraient ce mariage à un échec. Et pourtant, le mariage, ainsi perçu, est à l’origine de la naissance d’une famille.

Filmographie:

Vipère au poing, Philippe de Broca, 2004

Vipère au poing, Pierre Cardinal, 1971


[1] P. BOURDIEU, « Les stratégies matrimoniales dans les systèmes de reproduction », Annales ESC, n°4-5, juillet-octobre 1972.

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