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Carine Doumit, Portraits de famille dans le documentaire arabe

Fragments et d’Exils :

Portraits de Famille dans le Documentaire Arabe

 

Carine DOUMIT

 

 

Problématique :

 

« Ma mémoire trouée m’a contraint

de grandir loin de moi-même… »[1]

 

Tout commence par une observation : depuis quelques années déjà, dans les marges de la scène cinématographique libanaise, des papas et des mamans jouent leurs propres rôles devant l’objectif de leurs enfants. Depuis 2007, je travaille sur le montage de trois projets qui gravitent autour d’un père et d’un quatrième qui se déroule dans le huis-clos d’une maison de campagne où trois générations cohabitent le temps d’un été. Quatre documentaires de création et autant d’espaces intimes, recoins et gestes qui évoquent les (re) commencements. Puis, à travers festivals et projections privées, je découvre d’autres foyers éparpillés un peu partout dans le Monde Arabe. Entre deux déceptions politiques, entre deux mouvements d’exil, les enfants-cinéastes empoignent la caméra et la tournent vers l’intérieur, cherchant un refuge quelconque. Ils se retrouvent alors face aux visages fanés de leurs parents… et ils continuent de filmer, bouleversés par ce resurgissement soudain de la mémoire.

 

Il s’agit dans ce qui suit d’explorer cette tendance qui se manifeste à travers un corpus que l’on qualifie communément de cinéma documentaire. Or, à l’intérieur du paysage cinématographique, les frontières sont escamotées. L’important, dit Alaouié[2], c’est la fiction dans la tête du réalisateur. Partout, la recherche formelle se confond avec les questionnements identitaires. Des cinéastes explorent les ruines, opèrent par fragmentation, à la recherche d’un chez-soi, ou par défaut, d’un sens à leur exil. Certains parcourent la rupture, l’absence, d’autres, la résilience, le rêve. Certains empoignent la caméra, comme une arme et un bouclier à la fois. Or, filmer sa propre famille est-il un acte de réconciliation ou de confrontation ? A ma mère et mon père, mon ultime patrie, écrit Elia Suleiman à la fin de Chronique d’une Disparition (1998). Ainsi, le cinéma permet-il la réappropriation du chez-soi, la reconquête de son propre pays? Certains, ceux pour qui le home s’est mué en exil, filment les anciens compagnons de lutte, ceux qui sont devenus la vraie famille. Tous questionnent l’Histoire en explorant des fragments d’histoires personnelles. Or, confronter les évènements traumatiques du passé n’est-il pas avant tout un acte de résistance contre les politiques mystifiantes et amnésiantes, celles qui sévissent depuis de longues années dans le Monde Arabe ?

 

Le portrait de famille, l’autoportrait, réclame quelque intimité. C’est un geste de reconnaissance mutuelle, mais également une démarche qui fragilise, dévoilant une poursuite acharnée d’humanisme. Telle Agnès Varda – qui filme de sa main gauche sa main droite qui attrape une pomme de terre en forme de cœur – qui rapproche l’acte cinématographique du geste modeste du glanage. Ramasser/filmer les restes. Fouiller/parcourir les interstices. Dès lors, le portrait de famille n’est finalement qu’un regard sur le temps qui passe. Un regard sur la mort. Un regard de fragments et d’exils.

 

 

Corpus filmique :

1958, Ghassan Salhab, Liban, 2010

Abi youchbihou Abdelnasser [My Father looks like Abdelnasser], Farah Kassem, Liban, 2012

Al zaman al baqi [Le temps qu’il reste], Elia Suleiman, 2009

Ana allati tahmilou el zouhour ila kabriha [Je suis celle qui porte des fleurs sur sa tombe], Hala Alabdalla, Syrie-France, 2006

Ashla’ [In Pieces], Hakim Belabbas, Maroc, 2008

Beirut aal mous [Tout sur mon père], Zeina Sfeir, Liban, 2010

Fida’i, Damien Ounouri, Algérie-France, 2012

Hayda Lebnan [C’est le Liban], Eliane Raheb, Liban, 2009

Houroubouna al ta’icha [Nos Guerres Imprudentes], Randa Chahal, Liban, 1998

Indama ya’ti al masa’ [Nightfall], Mohamad Soueid, Liban, 2005

Khouzni ila ardi [Take me Home], Mais Darwaza, Jordanie, 2008

Mawsed hisad [Family Albums], Nassim Amaouche, Mais Darwaza, Erige Sehiri, Sameh Zoabi, Jordanie-Algérie-Tunisie-France, 2012

Risala min al Koweit  [The Man Inside], Karim Gouri, Egypte-France, 2012

Yamo, Rami Nihawi, Liban, 2011


[1] « Yamo » de Rami NIHAWI, Liban, 2011.

[2] Cinéaste libanais né en 1941.

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