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Grégoire Halbout, « Détruire, disent-ils »: le couple contre la famille dans la comédie classique hollywoodienne

«“Détruire, disent-ils” : le couple contre la famille

dans la comédie classique hollywoodienne»

 

Grégoire HALBOUT

L’étude des genres hollywoodiens de l’époque classique permet de couvrir une dimension historique, morale et politique, mais aussi sociologique par la représentation de l’intimité et de la conjugalité qu’offre la comédie..

Derrière l’illusion de la distraction, se cache un ensemble de revendications idéologiques. La comédie théâtrale ou filmique en général, et à Hollywood en particulier, s’est fixée deux missions : railler les normes sociales et les représentants de l’ordre établi ; faire un sort aux clichés de la représentation du masculin et du féminin. La comédie est non seulement une affaire de fous et de menteurs (Michel Corvin), mais aussi l’histoire d’un envahissement (Patrice Pavis). Qu’elles racontent des histoires de rencontre ou de séparations-réconciliations, les comédies hollywoodiennes tiennent un discours politique qui place le couple en opposition aux structures familiales établies.

Stanley Cavell a, le premier, analysé dans une perspective philosophique ce qu’il a appelé la comédie du remariage hollywoodienne : cette « conversation » amoureuse et matrimoniale dans laquelle les partenaires tentent de redéfinir les termes de leur union et les conditions d’un rapport conjugal « convenable ». Cette proposition de communication s’inscrit dans le prolongement d’une thèse et d’un livre à paraître prochainement sur la comédie screwball, eux-mêmes inspirés par les réflexions de Stanley Cavell.

Sans enfants et souvent orphelins, les amoureux et les époux de la comédie hollywoodienne classique (loufoque/screwball ou sociale) forment une étrange cellule conjugale. Le couple en formation ou en crise porte ses revendications sur la place publique (tribunaux, lieux officiels, parcs, réceptions) à travers une succession de péripéties et de scandales qui ont pour effet d’annuler toute généalogie et de discréditer leurs familles respectives. Leur revendication première consiste, en effet, explicitement ou non, à discuter d’un projet contestataire : établir des règles de modus vivendi plutôt que de fonder une famille.

L’approche de la comédie classique américaine sous l’angle de la fonction sociale du genre permet d’élargir l’analyse de l’opposition classique entre les amoureux et le père hostile (la figure du senex), les aspirations du couple en opposition aux attentes de la génération précédente. Dès les années 1930, le cinéma hollywoodien répond aux espoirs de la (nouvelle) classe moyenne américaine en attente de représentations modernisées de la vie amoureuse et conjugale, dont le divorce n’est qu’une des manifestations les plus apparentes. Égalité sociale et sexuelle, reconnaissance des droits réciproques dans le couple, évocation du mariage comme un compagnonnage équilibré… Hollywood rend compte de l’évolution de la définition de la famille et de sa place dans la société.

Une telle entreprise passe par un travail de négation ou de destruction des modèles existants. Cette analyse s’attachera à décrypter la représentation dévalorisée des familles : absentes, raillées, déviantes. De l’anarchisme bon enfant de You Can’t Take It With You à la délinquance de My Man Godfrey et Joy of Living, où les parents sont dépeints comme des escrocs vivant aux crochets de leurs enfants et des capitalistes en faillite, en passant par la caricature de la cupidité (No Room For the Groom), les familles indignes et irresponsables doivent laisser la place à une nouvelle génération de leaders.

Le recours au registre comique s’avère particulièrement adapté à un contexte institutionnel répressif. En effet, à partir de 1934, le récit hollywoodien se trouve contrôlé avec la plus grande sévérité par le Code de Production cinématographique. La comédie permet ainsi de détourner les interdictions pour discréditer les élites (la génération des parents) par la caricature. Dans le cadre d’une expression « normale », il serait impossible de s’en prendre aux Rockefeller, Morgan, Astor et autres géants qui sont aussi les nouveaux propriétaires des studios depuis la crise de 1929. Le recours à l’expression comique ouvre, par ailleurs, sur la mise en place d’un discours d’opposition. Ces couples, qui n’inscrivent en aucune circonstance leur projet conjugal dans une perspective de reproduction biologique, se placent hors-la-loi et proposent une réinterprétation de l’institution du mariage et des règles matrimoniales.

Au-delà de la simple trame de l’affrontement entre la jeune génération et celle des parents, du schéma des obstacles et du retardement à l’accomplissement de l’amour, la comédie hollywoodienne propose la représentation d’une nouvelle conception du mariage et propose la substitution d’un pacte d’alliance privé à une institution officielle (Mr. and Mrs Smith). Le libre consentement et la reformulation constante des engagements amoureux prévalent sur le mariage publiquement célébré et reconnu. Le droit des couples tend à se placer au-dessus du droit de la famille. La comédie hollywoodienne rend ainsi compte de ces tendances et de ces aspirations et, déjà, tente la conciliation de la communauté avec « l’individu tranquillement en rupture avec l’ordre établi dans la poursuite de son accomplissement singulier » (Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002). À travers ce face-à-face entre intime et social, la comédie annonce l’évolution des mentalités, la mutation de l’opinion publique qui sera marquée par « la pacification démocratique et la désertion civique » (Gauchet). Les ressorts « stéréotypés » de la comédie classique hollywoodienne expriment déjà le doute de l’opinion envers les grandes organisations, le système capitaliste et la légitimité des élites. Elle annonce l’essor de la sphère privée et son antagonisme avec l’espace public démocratique et ses institutions fondatrices.

 

 

Filmographie indicative

Cette communication pourra s’appuyer sur plusieurs comédies, mises en scène par cinq réalisateurs majeurs du classicisme hollywoodien : Capra, Cukor, Hitchcock, LaCava, Sirk. Ces films couvrent trois décennies (années 1930, 1940 et 1950) pour rendre compte du caractère à la fois évolutif et répétitif de la fiction de masse et du genre cinématographique (Altman, Moine). Ici, la comédie reprend l’opposition traditionnelle entre famille et individus en intégrant dans le récit les préoccupations et les tendances contemporaines de leur création : la crise économique des années 1930, l’évolution des rôles sociaux dévolus aux sexes (années 1940) et le déplacement vers des questions de  « proximité » dans les années 1950 à travers le thème de la petite ville et la politique du bon voisinage. Ces derniers auront également une influence déterminante sur l’évolution vers la comédie conjugale.

 

 

Bibliographie indicative

Cavell Stanley, Pursuits of Happiness. The Hollywood Comedy of Remarriage, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1981.

Fraser Nancy, « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement », in L’Opinion publique. Perspectives anglo-saxonnes, revue Hermès, n° 31, p. 125-156, CNRS Éditions, 2001.

Habermas Jürgen, L’Espace public, archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978.

Halbout Grégoire, La comédie screwball hollywoodienne (1934-1945). Sexe, amour et idéaux démocratiques dans l’Amérique rooseveltienne, Arras, APU, collection « Lettres et civilisations étrangères », série « Cinémas », 2013.

Karnick Kristin & Jenkins Henry (ed.), Classical Hollywood Comedy, New York & London, Routledge, 1995.

Leonard Jeff & Simmons Jerold, The Dame in the Kimono. Hollywood, Censorship and the Production Code, Lexington (KY), The University Press of Kentucky, 2e  éd., 2001.

Lévi-Strauss, Claude, Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983.

Macet Éric et Maigret Éric, Penser les médiacultures, Paris, Armand Colin, 2011 (2005).

Métral Marie-Odile, Le Mariage. Les hésitations de l’Occident, Paris, Aubier, 1977, p. 274.

Roussel Louis, La Famille incertaine, Paris, Odile Jacob, 1989.

Théry Irène, « L’énigme de l’égalité. Mariage et différence des sexes dans À la Recherche du bonheur », in Stanley Cavell. Cinéma et philosophie, M. Cerisuelo et S. Laugier (dir.), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001.

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