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Nicolas Appelt, Divorce à l’iranienne

Divorce à l’iranienne

 

Nicolas APPELT

 

Une femme conduit dans les rues de Téhéran. Elle restera au volant tout au long des dix séquences qui composent le film Ten d’Abbas Kiarostami. Ce sont les passagers – surtout les passagères – qui changent. L’une d’entre elles, une amie, est triste d’avoir été quittée par son petit ami et se lamente auprès de la conductrice. Celle-ci, loin de compatir, la pousse à se ressaisir et à se montrer forte. Elle-même n’y arrive pas toujours, carelle doit subir les sautes d’humeur de son fils qui lui en veut d’avoir divorcé et de s’être remariée. De prime abord, cette situation que traverse le personnage central du film peut sembler, , si l’on s’en tient strictement aux textes juridiques sur lesquels nous reviendrons au début de notre présentation, plutôt délicate[1]. Selon le droit en vigueur en Iran, une femme divorcée qui se remarie perd en effet la garde de son enfant. La protagoniste est pourtant, déterminée et, au-delà de l’éclatement de la cellule familiale « traditionnelle » et des difficultés à créer une famille recomposée, elle négocie avec son ex-mari, quant à lui complètement absent du champ de la caméra, le droit de garde de son fils. C’est cette même question de la négociation qui se trouve au cœur du film Une séparation du réalisateur Asghar Farhadi. Les figures féminines qui apparaissent à l’écran – que cela soit l’épouse ou la belle-mère – tentent de négocier une solution autre que juridique, pour éviter un procès et la prison au mari, accusé d’avoir brutalisé leur nouvelle femme de ménage et de lui avoir fait perdre son enfant. La négociation ne s’arrête cependant pas là : la femme utilise le divorce comme moyen de pression sur son mari, visant à lui faire accepter de quitter l’Iran avec elle, dans le but d’offrir un autre cadre de vie à leur fille[2]. La boucle sera bouclée dans la dernière scène : le mari et la femme attendent à l’extérieur du bureau du juge que leur fille rende sa décision. Souhaitera-t-elle vivre avec son père ou avec sa mère ? Quelle configuration familiale découlera de sa décision ?

Certes, il est possible de considérer que l’insertion des figures féminines dans l’espace public répond en partie aux impératifs édictés par la censure, afin d’éviter de montrer des situations absurdes où une femme, par exemple, serait voilée chez elle en raison de l’interdiction de présenter à l’écran une femme sans voile[3]. Mais ladite insertion montre également une véritable affirmation de soi dans l’espace public[4], jusqu’au sein des tribunaux. Notre présentation consistera précisément à mettre en lumière, ce jeu, ces marges de manœuvre, qui existent et qui sont utilisées par des protagonistes féminines se trouvant dans des situations familiales délicates et cherchant à aménager une sphère familiale qui soit viable. Outre les deux films cités ci-dessus, la présentation s’appuiera sur le documentaire Divorce à l’iranienne de Ziba Mir-Hosseini et Kim Longinotto, auquel elle emprunte son titre. Dans ce dernier film, ses deux auteurs font le choix non seulement de travailler sur un matériau « réel », mais surtout d’exprimer un discours particulier, clairement orienté sur l’espace que les tribunaux offrent aux femmes dans des cas où celles-ci luttent pour la défense de leurs droits, ou pour l’accès à un meilleur environnement familial, quand bien même cette lutte implique parfois pour elles de devoir divorcer, dans un contexte juridique qui semble à première vue leur être défavorable.

Bibliographie indicative :

Adelkhah, Fariba, «Iran : femmes en mouvement, mouvement de femme», in Mounia Bennani-Chraïbi, Olivier Filleule, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003,  p.243-269

Adelkhah Fariba et Lamioum Olfa, « Femmes, islamisme et féminisme en Iran », Confluences Méditerranée, 2006/4, No 59, p. 163-171

Devictor, Agnès, «La censure des mœurs dans le cinéma de la République islamique d’Iran» in Kerrou, Mohamed (dir.), Public et Privé en Islam. Espaces, autorités et libertés, Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, p.293-311

Devictor Agnès, Politique du cinéma iranien de l’âyatollâh Khomeyni au président Khâtami, Paris, CNRS Editions, 2004

Ladier-Fouladi Marie, « Démographie, femme et famille : relations entre conjoints dans l’Iran post-révolutionnaire », Revue Tiers Monde, 2005/2, No 182, p. 281-305

Lahiji, Shahla, «Chaste Dolls and  Unchaste Dolls : Women in Iranian Cinema», in Tapper, Richard, The New Iranian Cinema. Politics, Representation and Identity, Londres et New York I.B. Tauris Publishers, 2002, p. 215-226

Mir-Hoseini Ziba, « Les dessous de la réalisation de Divorce Iranian style », ethnographiques.org, No6, novembre 2004 (en ligne), www.ethnographiques.org/2004/Mir-Hosseini.html, consulté le 15 janvier 2013

Mir-Hosseini Ziba, « Women’s Right to Terminate the Marriage Contract: The Case of Iran », dans Qureishi Assifa (ed.), The Islamic Marriage Contract, Harvard University Press, 2008, p. 215-230

Mir-Hosseini Ziba, « The Politics of Divorce Laws in Iran: Ideology versus Practice », dans Mehdi Rubya, Menski Werner et Nielsen Jørgen (ed.), Interpreting Divorce Laws in Islam, Copenhagen, DJØF Publishing, 2012, p. 65-83.

Moruzzi, Norma Claire, «Women’s Space/Cinema Space : Representations of Public and private in Iranian Films», Middle East Report, No 212, 1999, p .52-55

Moore, Lindsey, «Women in a Widening Frame : (Cross-)Cultural Projection, Spectatorship, and iranian Cinema», Camera Obscura. Feminism, Culture, and Media Studies, no59, 2005, pp1-33

Naficy, Hamid, 1994, «Veiled Vision/Powerful Presences : Women in Post-revolutionary Iranian Cinema» in Afkhami mahnaz et Friedl Erika, In The Eye Of the Storm. Women in Post-revolutionary Iran, Londres, New York, I.B. Tauris, 1994, p.131-150

Vivier-Muresan Anne-Sophie, « Image et statut des femmes dans l’Iran rural : une révolution silencieuse ? », Etudes rurales, 2006/1, No 177, p. 151-166

Filmographie :

Ten (2002) d’Abbas Kiarostami

Une séparation (2010)  Asghar Farhadi

Divorce à l’iranienne (1998) de Ziba Mir-Hosseini et Kim Longinotto


[1] Nous nous appuierons principalement sur les travaux de Ziba Mir-Hosseini qui figurent dans la bibliographie indicative.

[2] « Les plaignants – qui sont le plus souvent des femmes – voient dans la cour un forum pour négocier les termes du mariage et du divorce, utilisant le droit pour forcer leurs partnaires à accepter leurs exigences. », dans Mir-Hoseini Ziba, « Les dessous de la réalisation de Divorce Iranian style », ethnographiques.org, No6, novembre 2004 (en ligne), www.ethnographiques.org/2004/Mir-Hosseini.html, consulté le 15 janvier 2013, p. 8

[3] Voir notamment les travaux d’Agnès Devictor au sujet des normes de censure édictées qui encadrent la représentation des personnages féminins à l’écran.

[4] Nous ferons notamment référence aux travaux de Fariba Adelkhah qui sont mentionnés dans la bibliographie.

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